Vu de Wallis et Futuna, l’hexagone apparaît beaucoup plus
engagé dans un rapport local-global que la France frileuse et déprimée ne l’imagine.
Ici, sur ces 3 îles (Wallis, Futuna, Alofi), c’est matériellement le haut débit
qui est nécessaire pour des micro-entreprises innovantes collaboratives, autant
pour la transformation des activités primaires (agriculture, pêche, élevage) et
tertiaires, que pour les activités des nouvelles technologies en réseau
régional et planétaire (voir l’exposition : Vagabondages à Wallis, Futuna et Alofi. Parcours d’écologie culturelle).
Ces îles aux cultures hybrides ont en effet là autant de chances que la Xaintrie,
des quartiers de New York, l’Equateur ou le Burkina Faso.
Pfffff. La pauvreté du débat d’idées hexagonal ressort
pourtant par contraste, martèlement créé par une tête d’épingle minoritaire,
tandis que beaucoup s’activent ailleurs, déconnectés. Je ne parle pas de l’emprise
du fait divers et des news lacrymales pour vendre de l’info, ce serait trop
facile. Visons plus intello (parler aujourd’hui d’intelligence, de savoir et de
création devient héroïque, quand chacun pleurniche sur son nombril en
direct/live…). Prenons l’exemple d’un saint laïc actuel : Edgar Morin. La
conjonction des médias traditionnels, très resserrés paradoxalement à l'heure
de l'explosion du Net, provoque en effet des focalisations successives mettant
en avant des personnages dont il devient commun de faire l'éloge, quand bien
même et surtout lorsqu'on n'en sait rien et qu'en plus on n'en a pas lu une
ligne. Aujourd'hui, qui se permettrait ainsi de critiquer Edgar Morin en France
? Avec les lignes qui suivent, mon bannissement est donc acté (cela ne changera
pas grand-chose au pays des invisibles et, de toute façon, plus personne ne lit
les textes de réflexion : il faut hurler ou péter dans des vidéos pour avoir un
peu d'écho, c'est l'époque Cyril Hanouna...).
Edgar Morin est effectivement de toutes les conversations
et de toutes les citations –précisons : en France, en 2014, et dans certains
milieux, et peut-être pas pour longtemps. Lorsqu'il a fallu trouver un grand
entretien genre philosophique en fin de campagne électorale de 2012, le journal
Le Monde a fait dialoguer bien sûr François Hollande avec Edgar Morin.
Le propre, depuis longtemps, de la pensée d'Edgar Morin est d'être une pensée
généreuse, sympathique, mais "molle", peu heuristique et peu
opérationnelle. Lisez son ouvrage à tendance gouroumachique : La Voie.
Vous pouvez être d'accord sur ce qui est dit mais ce n'est ni nouveau ni très
opérationnel, comme une compilation de bons sentiments dans l'air du temps.
D'ailleurs François Hollande, qui est un pur pragmatique, se fiche complètement
de ce que pense Edgar Morin dans la construction de sa politique. Cela dit,
Edgar Morin serait un découvreur de nouveaux concepts pour la vie terrestre à
venir que cela ne changerait probablement pas grand-chose.
Stéphane Hessel, que j'ai connu dans les années 1990 quand
je montais l'exposition sur l'histoire de l'immigration en France --c'est
à dire bien avant que les projecteurs de Frédéric Taddéi ne l'aient brusquement
sorti de l'ombre-- n'était pas un théoricien mais un acteur important et
déterminé de l'Histoire, au demeurant humainement extrêmement sympathique,
avenant, d'une grande élégance d'esprit et d'une grande dignité. Bref,
quelqu'un qu'on aime admirer. Combattant de base au nom d'idées, résistant au
cours des choses et au sens commun quand cela lui semblait dangereux, il peut
être l'emblème d'une exigence à perpétuer pour l'organisation de sa vie
quotidienne comme pour les choix théoriques de ses actes. Vu le succès insensé
et inespéré de son cri de résistance, il a dû chercher une suite concrète et
s'est rapproché ainsi à la fin d'Edgar Morin pour les propositions de sociétés
futures.
Tout cela pour dire les défauts du débat d'idées aujourd'hui,
l’inadéquation par rapport aux transformations profondes en cours et
l'incapacité pour beaucoup à changer de paradigme. Crise des modèles. Nous
avons ainsi une offre très décevante en France : une pensée inopérationnelle
réactionnaire, du repli ; une pensée tout aussi inopérante de la révolution et des
régimes étatiques autoritaires, dont on a constaté les désastres ; entre les
deux, le marais majoritaire des gestionnaires sans idées véritables autre que
le "pas de vagues, parons au plus pressé", avec un mot d’ordre « l’économie »
(c’est fâcheux pour des politiques qui deviennent des techniciens), une
idéologie « la croissance » (certes, mais quelle croissance, dans
quel but, pour quelle organisation locale et planétaire, quel mode de vie
individuel ici et ailleurs ?), et un horizon radieux « le plein
emploi » (mais dans quelles entreprises et quelles administrations, avec quelles
organisations internes, quel rapport entre travail et actions solidaires à tout
âge, quels types de productions et de consommations, quel rapport entre travail
et répartition de l’argent, entre économie monétaire et économie de la gratuité… ?).
Dans ce contexte de néant prospectif --cela ne durera pas,
je pense, et un grand mouvement local-global pragmatique devrait émerger,
mariant les alternatifs comme les collaboratifs, les solidaires et les
environnementaux--, ce qui se détache devient toutes ces actions concrètes à la
base de personnes qui refusent la privation de démocratie directe et montent
des actions solidaires --hors idéologie-- en réseau. Cela peut être aussi bien
sûr le fait d'entreprises innovantes. Tout cela forme une "toile"
horizontale coupée du niveau supérieur traditionnel mais pouvant converser avec
d'autres continents.
Ainsi des "basiques"
locaux-globaux amorcent les sociétés de consommateurs-acteurs, de
spectateurs-acteurs. Cela fait des années que je plaide pour un retour au local
dans des réalités stratifiées. Voilà la seule façon de lutter contre le repli
réactionnaire : faire comprendre aux populations qu'elles peuvent marier des
traditions choisies --parfaitement légitimes et même indispensables comme ancrage--
avec des transformations voulues (le rétrofuturo). Dans ce sens, refusant la
morosité générale et l'immobilisme étatique des notables gestionnaires, ces
basiques s'inventent des modes de vie sur le terrain et échangent entre eux.
Célébrons et encourageons donc l'ère des basiques. Ils ne préparent pas la
révolution car ils n'ont plus rien à faire des substrats, indifférents, ils
avancent solidaires entre eux, ce sont les DECONNECTES, connectés
horizontalement.
Pensons alors la déconnexion douce.
On pourrait en rester là, car l'écoeurement est total en
France avec une berlusconisation de la vie publique doublée du triomphe des
administratifs gestionnaires sans idées, interchangeables et occupés avant tout
de leur carrière. Le pire est encore la berlusconisation, dont la sphère
Sarkozy ou Cahuzac sont les emblèmes. Elle s'entretient par la
judiciarisation de la vie politique qui permet le triomphe des avocats : Fin
de l'ère de l'écrit, primat de l'oralité (twitter reste encore dans
l'interjection et la petite phrase). Triomphe donc des grandes gueules professionnelles,
spécialistes de la colère feinte et du mensonge claironné, pouvant changer
d'avis tous les jours au gré de l'opinion. Même gravement en faute, avec
opportunisme et culot d'acier, ils ne cessent d'attaquer et de proclamer leur
innocence. C'est le règne de la péroraison sans principe (entretenant le news
market) et du mensonge-roi : Bernard Tapie fut un guide.
Que faire ? Continuer à écrire, penser, agir éthiquement et
refuser ce qui n'est pas acceptable, le coeur réchauffé dans cette société à
deux vitesses parce que la générosité occupe encore beaucoup de concitoyennes
et de concitoyens. La République des avocats ou des énarques n'est décidément
pas une République pour l'ensemble de la population. Le décrochage ne pourra
ainsi que s'amplifier, à moins d'un sérieux correctif.
Peut-on cependant se satisfaire de ce pourrissement et se
réfugier sur son Aventin ? Qui a le sens profond de l'intérêt public ne le peut
pas malgré l'envie de vômir face au cynisme des puissants coagulés en meute et
en place depuis 30 ans et plus. A quoi servirait de crier : ça va péter !
Slogan de plus. Et si la cassure apporte un bordel liberticide, est-ce une
solution ? Alors, devant l'affligeant spectacle actuel du néant programmatique
(ce n'est pas le social-libéralisme qui va mobiliser les foules...) et des
"affaires" en litanie, favorisant les conservatismes réactionnaires
nationalistes (on va vers ce qu'on connaît), répétons encore une fois quelques
convictions fortes.
Disons-le donc à nouveau, les seuls objectifs susceptibles
de motiver la jeunesse pour la gauche sont la justice et la durabilité : une
gauche socio-écologiste, un Mouvement solidaire (solidaire socialement
et solidaire sur les questions environnementales). Une conception spirituelle
du monde fini et de la défense de la diversité (biodiversité et
culturodiversité).
La droite républicaine, elle, se trouve désormais coincée
entre un nationalisme souvent xénophobe et la droitisation libérale du
Président de la République : un piège politique susceptible de la faire
exploser. Elle devrait en fait se servir de ce que la gauche n'a pas utilisé :
le local-global. La droite doit ainsi se localglobaliser dans son discours,
c'est-à-dire défendre des traditions choisies et la proximité, tout en
inscrivant cela dans l'innovation et les échanges planétaires : je suis
d'autant plus d'Argentat que je commerce ou dialogue avec l'Indonésie. Il reste
donc à la droite de devenir "tradinov", un Parti de la tradition
et de l'innovation. Socioecolo et tradinov, Mouvement solidaire et Parti de
la tradition et de l'innovation, avec ces nouveaux concepts idéologiques nous
aurions des débats autrement plus intéressants et des perspectives pour
l'ensemble de la société --dans une nécessaire conjugaison des générations en
évitant l'actuelle fracture générationnelle très délétère.
Faute de quoi, ce localisme mondialisé décroché s'imposera
sur le terrain, mais au risque de ruptures violentes et d'affrontements
communautaristes et nationalistes dans des sociétés fracturées du chacun pour
soi à la recherche de l’autarcie autoritaire. Il est urgent donc de se motiver
sur le futur. Il est urgent de repenser les axes politiques, de renouveler
l'offre et le personnel politique (notre classe politique est nécrosée). Une
déconnexion douce et une reconnexion motivée.
Mister Local-Global
Futuna, le 27 avril 2014