Grand hôpital planétaire
ou
mutation environnementale
Cette intoxication planétaire subite que nous vivons n’est
rien moins qu’irréelle, imprévue et surprenante. Elle induit directement un
rapport différent à ce que nous nommons le « réel » et à nos
priorités quotidiennes. Aura-t-elle des conséquences profondes pour le devenir
de nos sociétés ou sera-ce juste une parenthèse étrange ?
Beaucoup de signes nous incitent à craindre que la seconde
solution ne soit ce qui adviendra : la reprise des mauvaises habitudes.
Déjà, les chamailleries pour chercher des responsabilités à posteriori sont
délétères et participent de la décridibilisation de politiques qui restent dans
des logiques partisanes hors de propos et de médias obligés à la surenchère
incessante du scandale pour réveiller l’intérêt d’une info en continu
particulièrement répétitive (ce sont les avatars du « news market »).
Pourtant, nous vivons deux phénomènes prometteurs qui
devraient trouver des développements : l’émergence de médias
intermédiaires et l’abolition de la séparation ville-campagne.
L’émergence de médias
intermédiaires
La structuration de l’information est –on le
sait—particulièrement déséquilibrée. Il existe des médias de masse qui font
circuler quelques nouvelles en boucle et, de l’autre côté, des milliards
d’expressions individuelles sans relai. Ce déséquilibre est patent et nocif.
Aujourd’hui d’ailleurs il trouve son expression dans le retour des Etats et la
monopolisation de l’information au sujet d’un virus éphémère d’un seul coup
starisé.
L’information, les informations, ce sont des milliards de
micro-événements. Bien sûr ces micro-événements ne peuvent être connus à
égalité d’intérêt. Cependant, ce que nous vivons au niveau des décisions
planétaires, existe aussi au niveau de la structuration de l’information. Il
faudrait le développement massif de médias intermédiaires, qui sélectionnent ce
qui vient de la base et sont ainsi force de proposition et facteur de
diversification pour les médias de masse.
Je plaide depuis longtemps pour le développement d’une
Histoire stratifiée, qui va du local au global. Pour l’information, il en est
de même. Et, à cet égard, l’effet positif du confinement est que, des individus
aux institutions, tout le monde a pris conscience de l’importance de notre
ubiquité. Oui, nous ne sommes plus dans la seule société du spectacle comme le
postulait Guy Debord au temps de la télévision triomphante, mais, au temps
d’Internet et des réseaux sociaux, nous sommes devenus des
spectateurs/trices-acteurs/trices. Cela veut dire que nous vivons l’ubiquité
totale : nous vivons ici, avec les réalités du directement visible, mais avec
tout le poids d’un ailleurs que nous ne voyons pas et qui pèse sur nos actes et
nos pensées.
Sinon, comment expliquer le coup de chloroforme général de ce
virus invisible. De surcroît, nous émettons, nous vivons en apparaissant dans
la vision directe mais en apparaissant dans la vision indirecte aussi, parfois
massivement, pour le meilleur et pour le pire. Nous sommes le représentant de
commerce de nous-mêmes dans un temps où le multi-visible et le talent oral
importe plus que le contenu --d’où d’ailleurs les « punchlines » préparées et la technique des
colères incessantes.
Cela n’est pas que dangereux ou négatif, car l’époque
singulière où nous vivons a incité les particuliers comme des communautés ou
des institutions à prendre conscience de ce rôle d’émetteur. Beaucoup alors ont
soit construit de petites chroniques suivies ou découvert des programmes à
distance qu’ils pouvaient valoriser et développer. Il reste cependant à faire
éclore des portails à toutes les strates, à passer d’une information de l’exclusivité
à une information du partage et du signalement. Cela valorisera des expressions
individuelles singulières ; cela aidera la diversification des médias de
masse.
L’abolition de la
séparation ville-campagne
Ce qui me frappe, moi qui ai vécu à Montmartre et suis
maintenant dans le plus grand couloir forestier de France en sud-Corrèze, est
l’abolition de cette rupture ville-campagne provoquée par les mesures liées à
ce virus. Quand tout s’arrête, les modes de vie sont les mêmes et les
aspirations semblables. S’est opéré alors un exode urbain massif car beaucoup
ont vite compris que le confinement dans des espaces confinés était un problème.
L’arrêt des transports a rendu une ville de couvre-feu avec ses silences et ses
oiseaux et un Airparif notant au bout de 15 jours «une
baisse des émissions de plus de 60% pour les oxydes d’azote ».
Une ville un peu à la campagne. Une ville en tout cas qui
prend conscience de son empoisonnement journalier dans des espaces de vie de
plus en plus étroits. Du point de vue climatique également, la suppression du
végétal a montré ses effets néfastes. Toutes les conditions sont ainsi réunies
pour une vraie pensée de la ville avec la nature, des villes végétales
respirant grâce à ce qui devrait s’amorcer : l’agrandissement des espaces
par l’exode urbain. Des villes de micro-quartiers qu’on s’approprie, car une
ville n’est pas un bloc, mais un agrégat de quartiers différents et de
circulations.
Pour les campagnes, il semble bien que nous ayons atteint un
pic négatif, celui de l’exode avec ces villages sans commerces et sans services
publics, ces terres sans repreneur, ces perspectives de travail très
restreintes pour les jeunes. Les urbains réfugiés momentanément dans des « déserts
ruraux » constatent que souvent il existe une vivacité du tissu social,
des réseaux associatifs très importants, des initiatives avec des jeunes qui
expérimentent dans différents domaines (agriculture comme artisanat ou
entreprises de niches). L’accès à Internet en plein développement avec la fibre
change complètement le rapport au territoire.
Nous entrons ainsi dans une ère locale-globale où un
interlocuteur australien se moque que son correspondant soit à Paris, Lyon ou
dans la Creuse. Le réveil des campagnes s’est amorcé et c’est un mouvement
profond qu’il faut accompagner --notamment en maillant le territoire avec des
pôles d’excellence dans la ruralité (cessant cette concentration parisienne
obsolète et autodestructrice).
Ce réveil des campagnes permet de valoriser les territoires
avec leur diversité, mêlant traditions choisies et innovations. Ce n’est pas un
localo-localisme, la tête tournée jusqu’au torticolis vers le passé en
s’imaginant obtenir le bonheur par l’exclusion des autres, mais de la fierté
locale pour les habitantes et habitants de longue date comme pour les nouveaux
arrivant-e-s, combinant des caractéristiques propres à la culture du lieu et
des idées novatrices pour toutes et tous tenant compte des évolutions,
notamment climatiques. Un vrai local-globalisme dans les micro-quartiers des
villes, comme dans les villages.
Ce temps arrêté que nous vivons doit ainsi être un temps de
remise à plat et de réflexion sur nos modes de vie. Rien ne serait pire que
d’en sortir pour ne rien apprendre en nous construisant un grand hôpital
planétaire de contrôle des individus, en injectant de l’argent massif dans la
perpétuation de consommations obsolètes et polluantes ou servant à la
financiarisation, en détruisant le tissu associatif précieux et la culture vue
comme variable d’ajustement peu utile.
Passer du virus à la mobilisation environnementale générale
semble un but raisonnable. Ce que les Etats viennent de faire dans la
coercition des populations pour une maladie peut laisser à penser que nos
enjeux directs, visibles, faisant tous les jours des morts, détruisant des
cultures (on détruit la biodiversité et, ce faisant, on détruit aussi la
culturodiversité), modifiant notre climat, mérite d’être considéré comme
prioritaire.