La rumeur
planétaire
Vous étiez au courant d’un virus qui a changé de nom entre
coronavirus et COVID-19 ? Oui probablement. Nous vivons, là maintenant en
2020, une époque singulière de centralisation, polarisation et répétition
médiatique sans précédent dans l’Histoire. Un envoutement généralisé. Jamais
durant les guerres mondiales ou les grandes crises un tel matraquage ne s’est
opéré, car l’état des communications n’était pas semblable. Voilà le premier
temps d’une propagande de masse convergente planétaire. Cet article n’est pas
consacré au virus et à ses représentations mais à un rapide décryptage (je
n’ose plus utiliser ce mot si galvaudé, alors que je l’utilisais déjà dans les
années 1990 et ai créé le site decryptimages.net…) de la congestion médiatique
inédite.
Le propos n’est ainsi pas de juger des faits –et c’est bien
le problème—car les faits ne pourrons être jugés qu’à posteriori. Cet
emballement général doit alors conduire à réfléchir à deux phénomènes
actuels : le virtuel absorbe le réel ; l’espace privé est aboli.
Le virtuel absorbe le
réel
La plupart des populations, qui vivent d’autres épidémies,
des cancers, des morts nombreux pour diverses raisons (pollutions, catastrophes
naturelles, guerres, misère…) se sont retrouvées confrontées à une polarisation
totale de l’information sur un seul sujet : le virus. Et le plus fort de
cette affaire est que ces informations venues de loin, qui n’avaient la plupart
du temps aucune matérialité dans le quotidien, aucune visibilité, aucun effet,
ont fait basculer plusieurs milliards de personnes dans l’immobilisme.
C’est-à-dire que le virtuel, le « on dit », le
« on a vu », s’est mis à contraindre la vie pratique de ces personnes
et à paralyser les économies. Tu ne raisonnes plus en fonction de ton espace de
vie, de ton directement visible, mais tu transformes totalement ton espace de
vie au nom de l’ailleurs et
l’ailleurs t’impose la « distanciation sociale » (nouvelle expression
médico-technocratique), terrible séparation des corps et dérapage fatal vers la
communication indirecte. Ce ne sont pas les morts autour de toi qui paniquent comme lors des pestes jadis, non les morts sont invisibles, ce sont des chiffres assénés et souvent des chiffres putatifs : la terreur en statistiques prospectives --en omettant d'ailleurs les morts "secondaires", ces morts réels indirects provoqués par les mesures de confinement. Très étrange moment historique qui conduit à
plusieurs réflexions.
D’abord c’est le retour apparent de l’autorité des Etats,
mais en fait on s’aperçoit que ces Etats sont interdépendants dans un jeu de
dominos tombant les uns après les autres. Il n’existe pas de gestion globale
des problèmes terrestres et cela se fait sentir. Chacun ouvre son parapluie.
D’autre part, le seul dénominateur commun à tous les humains
demeure les sciences (j’ai
lancé en 2012 à Hong Kong le mouvement « Résistance des savoirs / Knowledge
is Beautiful ») et même Donald Trump --qui pourtant incarne avec Bolsonaro l'emprise immorale et destructrice de l'argent accaparé par quelques-uns-- a éprouvé le besoin d’avoir un Jiminy
Cricket scientifique à ses côtés. Or les sciences sont fondées sur l’aspect
expérimental, ne sont pas exemptes de querelles de spécialistes pour des
intérêts divergents, et possèdent une temporalité qui n’est pas celle de la
réponse immédiate des médias en continu. Sciences et médias, sciences et
politique fonctionnent difficilement, d’autant que la dramatisation sert à
défendre des intérêts sectoriels.
On s’aperçoit alors que les Etats sont fragiles en fait et
dépendants. Ils sont soumis à une structuration médiatique qui est très
concentrée sur peu de nouvelles avec un impératif marketing de faire de
l’audience, donc pas forcément d’informer mais de vendre des informations. Et,
face à la convergence et à la répétition médiatique sans précédent sur le virus
–alors que l’obsolescence est généralement de mise, passant d’un émoi à un
autre--, les dirigeants ont cédé.
Cela montre bien les dysfonctionnements à l’œuvre dans la gouvernance.
Pas assez de pouvoir local et pas assez de gouvernance globale. Nous n’avons
rien adapté au monde stratifié qui est le nôtre, où le retour nécessaire au
local devrait s’accompagner de décisions prises à chaque strate compétente
(régionale, nationale, continentale et terrestre). Et c’est vrai également pour
les médias où tout est hyper-concentré sans médias-relais intermédiaires pour
trier et valoriser parmi les milliards d’expressions individuelles ou de petits
groupes, ce qui d’ailleurs aiderait les médias mainstream (ces médias
minoritaires qui pèsent totalement) à diversifier leurs infos et leurs
approches. A exclure les critiques exogènes dans une défense corporatiste, ils
nourrissent des réflexes de défiance absolue, de déconnexion ou des tendances
paranoïdes complotistes.
Ainsi, avec cette dévoration du réel par le virtuel, l’autre
écueil grave réside dans la perte de la mesure, du rationnel. On fait parler en
boucle une partie des scientifiques, spécialistes ou pas de virus (c’est le
triomphe de la blouse blanche), mais notre réel quotidien est fait de beaucoup
d’autres aspects très importants. Outre le fait qu’il existe bien d’autres
façons de mourir de façon massive (cancers, accidents de la route…), la
survisibilité exclusive impose l’invisibilité encore plus grande de phénomènes
cruciaux de nos rapports à l’environnement qui tuent bien davantage que ce
nouveau virus : les pollutions de l’air, de l’eau, de la terre, les
dérèglements climatiques, la malbouffe… Les grands criminels restent impunis
quand un jeune délinquant devient cause de tous les maux de la planète.
Voilà l’irréalité que nous vivons au temps de la dévoration
de notre vie quotidienne par un virtuel polarisé. Le virus c’est la
polarisation.
Abolition de l’espace
privé
Ces temps très singuliers accélèrent un autre phénomène
grave : la disparition de la vie privée. Dans les années 1970, nous
assistions à une captation de la vie privée par les idéologies politiques. Tout
le monde devait avoir un idéal et la vie privée se fondait dans cet idéal.
C’était l’héritage des grandes utopies de l’entre-deux-guerres, relayées par
l’affrontement de la guerre froide.
Aujourd’hui, partout dans les médias, on parle du
« corps » et on se livre à la confession. Chacune et chacun se
raconte entre nombrilisme exacerbé, psychanalyse publique et recherche de l’empathie
dans une surenchère doloriste (plus tu souffres, plus tu vaux). Le confinement
a fait totalement basculer. On est au-delà du selfie (moi et…, mais moi
partout), welcome at home ! Pour
les célébrités comme pour les anonymes, bienvenue dans les cuisines, regardez
mon plumard, comme c’est drôle quand je joue dans le couloir avec mes gosses et
du papier-chiottes…
Le confinement a ouvert une énorme barrière, celle de la
porte d’entrée des logements. Cela se rajoute à la tendance longue de l’autoreprésentation.
Tu existes parce que tu te montres dans les réseaux sociaux. Guy Debord parlait
de la société du spectacle, je dis depuis longtemps que nous sommes entrés dans
les sociétés des spectateurs-acteurs, pour le meilleur et pour le pire. Le
meilleur parce que la connexion abrase les concentrations géographiques
nécessaires et abolit la rupture ville-campagne, parce que les échanges
horizontaux deviennent essentiels à la circulation des informations et aux
échanges.
Pour le pire, car qui ne se montre pas, n’existe pas. Dans
l’obsolescence généralisée et la perte des repères avec une crise éducative
grave, la visibilité incarnée est essentielle. Nous jouons notre rôle. Nous devenons même la caricature de notre
identité supposée et la complexité n’a pas de place. Nous sommes prisonnières
et prisonniers à tout âge de notre réputation, des rumeurs, parfois
malveillantes et criminelles. Et le ricanement s’impose comme le nouveau volapük
obligé, traduction du désarroi d’êtres sans repères, candidats à l’addiction
aux divers maîtres à penser, à l’exploitation de la souffrance morale, sortant pendant l’épisode COVID-19 ce slogan paradoxal « Plus de masques ! ». Nous
vivons dangereusement dans ce monde de l’apparence.
Le COVID y a ajouté une dimension indélébile. Il a ouvert
définitivement toutes les portes de l’intime. Mais il est aussi le démarrage de
ce que j’ai appelé le «grand hôpital planétaire ». La médicalisation de
tout, l’hygiénisation au nom d’une durabilité illusoire. Nous n’avons plus le
droit de mourir. Nous n’avons plus le droit de nous détruire. Panique chez les
artistes… Van Gogh et Manchette au sanatorium ! La mise en fiche
électronique a commencé et beaucoup demandent à pister les personnes à risque.
Nous devenons des stigmatisés de la statistique. Cela pourrait faire sourire,
c’est terrible.
C’est terrible parce que c’est une longue mise en place des sociétés du contrôle. Au nom de notre
« bien », on nous auto-enferme. Au nom de notre durabilité, on nous
interdit des comportements et on nous emprisonne dans des camisoles chimiques. Au
nom du « bien », nous sommes administrativement pistés partout,
remplis de publicités ciblées, réduits à nos clics. Sidérés, robotisés, uniformisés, apathiques ou révoltés pour
réclamer plus de servitude. Au nom du « bien » et du « progrès », le cancer
administratif s’auto-reproduit et contamine les populations --épaulé par la
judiciarisation galopante-- en multipliant les procédures qui visent à
justifier de tout plutôt qu’à faire.
De façon annexe, cela pose aussi définitivement la
question de vivre longtemps
pour vivre longtemps, qui n’a aucun sens, comme l’argent n’a aucun sens (ce qui
compte est ce qu’on en fait –banalité de base). Une vie intense, voilà un but
probablement plus stratégique. Une vie de partages, de découvertes. La
philosophie personnelle doit donc revenir pour sortir des réflexes dociles sans
fondement grâce à une acquisition de connaissances permettant des choix à tout
âge. Non, la défense du libre-arbitre n'est pas un modèle si répandu en fait dans les communautés des humains.
L’épisode actuel disparaitra (pour d’autres) –mais pas
l’hygiénisation et les sociétés du contrôle. Et il restera des séquelles autres
qu’économiques (avec
de terribles dangers d’inégalités renforcées par des crimes écologiques et
culturels). Elles peuvent nous orienter vers l’uniformisation autoritaire
au nom du « bien » et/ou au contraire un éclatement généralisé en
autant de communautarismes autarciques concurrents. Elles doivent ainsi nous
inciter à penser la démocratisation et la diversification des médias, la stratification
des décisions du local au global en refondant partout notre rapport à
l’environnement dans une révolution éducative nécessaire avec une claire
conscience de nos intérêts communs « terristes », de cette aventure
collective sur une planète unique.