[Ce texte de fond vient à son heure : l'heure où triomphe le futile et la gestion égoïste à courte vue. La mort de Stéphane Hessel résonne d'autant plus. Quand je l'ai associé à l'exposition sur l'histoire de l'immigration en France en 1998, il était âgé déjà mais ignoré des médias et du grand public. Vif, ouvert, c'était pourtant un vrai plaisir de l'accompagner en devisant. Je fus marqué des années plus tard, lors de l'inauguration de la Cité de l'immigration : anonyme, debout dans le fond près du mur droit, ignoré, caché. Si bien que je suis allé causer avec lui. Un bel esprit pour lequel j'avais du respect, comme pour Jean-Louis Crémieux-Brilhac, que j'apprécie infiniment, ou Michèle Bernstein. Leurs propos vous honorent et vous contraignent à une certaine hauteur de vue : un bonheur que cette culture spontanée, fine et drôle. Ils nous illuminent, même si résister à la médiocrité est sûrement plus ardu que résister à la répression. Au nom de ces personnes, il ne faut rien lâcher de l'exigence, quitte à être sans cesse à rebrousse-temps. Les sourds finiront par entendre (ou leurs enfants).
Au nom de ces personnes, il importe ainsi de persévérer à tenter
de regarder "large", grand angle, malgré la purée de pois ambiante.
Alors, aujourd'hui, nous pourrions probablement considérer le XIXe siècle comme un
temps d'utopies se voulant progressistes (même à travers les errements de
l'industrialisation et du colonialisme) après les révolutions américaines et
françaises. Le XXe siècle, à rebours, peut se lire comme le temps de
l'autodestruction humaine : guerres mondiales, pollutions planétaires, épuisement
des énergies fossiles, bombes atomiques, exterminations, destruction des
cultures, hyper-concentration de la finance, surpopulations, misère généralisée
des consommateurs addictifs... Tâchons donc de faire du XXIe siècle le siècle
de la morale, du choix moral, et, ce faisant, le siècle de la reconstruction planétaire. Soyons des
utopistes du XIXe siècle avec le pragmatisme hérité des catastrophes du XXe siècle. Mêlons toutes les bonnes volontés, car nos nouvelles sociétés seront issues d'initiatives de terrain, comme veut en rassembler la Coopliberterra, ouvertes, de l'économie sociale et solidaire, des B Corporations (B Corps) ou des Colibris et de tant d'autres mouvements : l'emploi et le vivre-en-commun ne peuvent venir de la seule macro-économie mais des micro-actions en réseau par la mobilisation de chacune et chacun : RECONSTRUISONS par nous-mêmes]
[et, c'est un signe, je reçois ce matin --1er mars--, au sujet de l'article ci-dessous, ce mot délicieux envoyé du Collège de France : "Frère Gervereau, Je fais circuler autour de moi. Merci. Amitiés. Daniel Roche"]
La sortie de deux livres récents doit nous alerter sur un basculement
nécessaire en ce qui concerne la science historique, celle que Gérard Noiriel
considérait déjà en 1996 comme en « crise » (en demandant alors le
développement de la « socio-histoire »). En effet, Christophe Charle
d’abord, dans Homo Historicus (commenté
dans ces colonnes par Antoine de Baecque), rassemble des articles où il
stigmatise l’invention d’un « âge d’or supposé » permettant de se
désoler de la perte d’influence du modèle historiographique national. Il y voit
le moyen pour quelques mandarins de verrouiller nostalgiquement un système qui
leur profite et dont ils ne veulent pas comprendre l’obsolescence. Le second
livre est celui d’un mandarin justement, qui fut un des acteurs de cette
déploration (L’Histoire est-elle encore
française ?, 2011), Jean-François Sirinelli. Ce dernier appelle
désormais à Désenclaver l’histoire.
Prenant en compte une « culture-monde » au XXe siècle, il tente d’en
reconsidérer la périodisation.
Voilà des signes, des signes que la science historique doit maintenant
sortir d’égarements et de sujets battus et rebattus. Il existe paradoxalement
toujours une dimension anachronique dans la manière dont les individus, à
chaque époque, se penchent sur le passé : nous nous intéressons à hier
pour des raisons d’aujourd’hui. C’est d’ailleurs à l’historienne et à
l’historien de sans cesse rappeler le contexte pour éviter des distorsions et
des instrumentalisations.
Aujourd’hui, dans notre paysage en complet bouleversement, il importe
donc d’offrir de nouveaux caps aux jeunes professionnels dont les intérêts se
sont considérablement élargis. Pour ce faire, mettons en avant trois chantiers
prioritaires : réaffirmer l’importance du travail historique par rapport
aux multiples dérives de la « mémoire » ; commencer à mettre en
place une « Histoire stratifiée » (« Laminated History »),
comparatiste, du local au planétaire ; prendre en compte la multiplication
exponentielle des documents iconographiques en en faisant des sources comme
d’autres (l’Histoire ne peut se baser seulement sur l’étude de l’écrit) et
l’objet d’une Histoire spécifique du visuel, histoire générale de la production
visuelle humaine (qui englobe l’histoire de l’art ou des arts).
Sortir des errements de la
mémoire
Lorsque Pierre Nora fait paraître en 1984 le premier tome des Lieux de mémoire, cela intervient dans
un temps de basculement de civilisation dont la vogue des écomusées est
l’expression. Les campagnes françaises se sont modifiées dans les années 1970
comme jamais. Les bases de la construction nationale élaborée au XIXe siècle,
et dont Notre premier livre d’histoire
de Bernard et Redon illustré en 1955 par Henri Dimpre est exemplaire (il
servira largement au cours des années 1960), s’effritent. Les luttes politiques
et culturelles contre la société de consommation accréditent alors ce
basculement du milieu des années 1960 (1967 probablement d‘ailleurs) mis en
avant par Jean-François Sirinelli.
Les lieux de mémoire furent ainsi
une sorte d’inventaire des signes de l’identité nationale dans le temps de son
délitement. Reconnaissons au directeur de l’entreprise –Pierre Nora—d’avoir
saisi les dangers de l’exercice dès son introduction générale. Il séparait bien
conceptuellement l’histoire, « reconstruction problématique du
passé », et la mémoire, qui est un « absolu », un absolu pouvant
inclure des erreurs factuelles. La grande dérive est venue du succès de la
notion. En effet, des groupes, souvent communautaristes, ont sauté sur
l’occasion pour réclamer un « devoir de mémoire » dans des mémoires
victimaires concurrentielles (Shoah contre esclavage, par exemple). Les
politiques s’en sont emparés pour confondre commémoration et histoire, fondant
des institutions commémoratives au futur précaire, au lieu de cérémonies et de
monuments du souvenir.
Dès la fondation de l’Association internationale des musées d’histoire en
1991, j’ai moi-même alerté sur ces dangers en insistant sur la nécessité de
créer de vrais musées d’histoire en liaison avec les scientifiques. La mémoire
peut y être racontée ou collectée, à condition qu’elle vienne en complément de
parcours historiques solides. Ce fut le cas au Deutsches Historisches Museum de
Berlin comme au Musée-Château des ducs de Bretagne à Nantes. Et le retour à
l’histoire s’est manifesté ensuite à Saint-Quentin-en-Yvelines, passé d’écomusée
à « Musée d’histoire de la ville ». Tout aussi significatif, à Caen,
le Mémorial est désormais : une « Cité de l’histoire ». Nous
passons ainsi du devoir de mémoire au
besoin d’histoire, quand les repères
de base manquent.
Mais il y eut de nombreuses dérives dangereuses. Elles se cristallisèrent
autour des fameuses lois mémorielles, aboutissant à la création de
l’association Liberté pour l’Histoire, fondée autour de René Rémond en 2005.
Ironie des temps, Pierre Nora la dirige désormais, ce qui est un signe. Les
politiques se sont rendu compte que la mémoire ouvrait la porte au
communautarisme et à la fracture dangereuse du vivre-en-commun dans notre pays.
Les historiens, de leur côté, se sont émus d’une histoire instrumentalisée et
orientée dans ses buts et dans ses recherches.
Pour avoir réalisé des manifestations publiques pionnières sur la
propagande sous Vichy ou la guerre d’Algérie, l’histoire de l’immigration en
France ou l’affaire Dreyfus, je puis témoigner que seul le travail historique
problématisé collectif permet d’aborder et de présenter au grand public des
éclairages sur des questions délicates. Il est donc important aujourd’hui
d’inciter la jeune génération à s’inscrire dans les voies exigeantes de la
recherche historique, même s’il pourrait être tentant d’accompagner des
entreprises mémorielles ou de céder à la vague commerciale de
l’histoire-anecdote et de l’histoire-célébration des puissants (posant
d’ailleurs la question de la fonction du service public télévisé).
Voilà pour la méthode. Mais faire travail historique sur quoi ?
Quelles sont les priorités ?
Le local-global, dimension
permanente d’une « histoire stratifiée »
Pour comprendre nos nécessités actuelles, il faut se promener dans les
classes du primaire, ou des collèges et lycées. Nous avons partout des enfants
issus de tous les continents. Il n’est plus possible donc de juste leur
expliquer l‘histoire de la construction nationale, ni à leurs camarades
d’ailleurs au temps de la mondialisation des échanges.
Pour ce faire, d’aucuns pourraient vouloir « noyer » les
histoires nationales dans une histoire mondiale. Ce serait une erreur. Notre
compréhension du présent et du passé suppose désormais d’en saisir l’aspect
« stratifié » : du local au national, du national au
continental, du continental au planétaire. Il s’agit donc d’une
histoire-territoire qui, partant de la constatation des frontières du moment,
embrasse le temps long (depuis la préhistoire) de ce territoire en l’inscrivant
aussi dans le passé de ses composantes et d’échanges et d’influences qui
excèdent ce territoire.
il est très important pour ce faire d’abord de réveiller l’histoire
locale. Elle a un sens fort à Nice, à Guéret, à Quimper, Strasbourg ou
Pointe-à-Pitre. Et ce sont des histoires locales et régionales fortes, tellement
différentes. Chaque enfant doit savoir où il habite, le passé de là où il
réside. Il habite sur un territoire avec un peuplement humain depuis la
préhistoire. Cela nous contraint alors à expliquer aussi l’histoire
continentale et l’histoire terrestre (dite « globale ») depuis
l’apparition d’homo sapiens (et même avant). Ce faisant, les circulations
seront mises en avant, comme les influences : il n’existe aucune
civilisation « pure ». Et même les religions ont une histoire.
La mondialisation est en fait constitutive de l’humanité. C’est ce que
nous apprennent les préhistoriens, des chercheurs comme Serge Gruzinski pour la
Renaissance, ou des cas particuliers (trésor de Begram en Afghanistan,
rassemblant des pièces grecques antiques, chinoises, de la vallée de l’Indus ;
tombes de Mapungubwé au nord de l’Afrique du Sud, avec objets africains, de
Pondichéry ou de Chine (dynastie des Song)). Voilà pourquoi tous les enfants
doivent disposer des rudiments d’une histoire planétaire avec tous les
continents, qui sera aussi un moyen de comprendre la diversité des
civilisations et de sortir d’une vision coloniale européo-centrée.
Mais bien-sûr, dans cette histoire stratifiée comparatiste, il est
essentiel de comprendre la construction de l’histoire nationale, ses éléments
culturels (dont la langue), et, pour le cas de la France, ce que furent et ce
que sont ses messages universalistes. Cette histoire n’est ni une histoire des
dirigeants, ni une histoire des peuples. Elle aborde tous les aspects. Elle
n’est ni laudative ni de contrition, elle étudie les faits et en montre les
diverses facettes. Bref, elle essaie de rester scientifique, de prendre en compte
les dernières remises en question, les derniers états de la recherche. Enfin,
même si elle est problématisée, elle se fonde sur la chronologie, car le besoin
de repères spatio-temporels se révèle essentiel aujourd’hui. Elle reste un ciment central de compréhension
du vivre-en-commun.
Ainsi, les besoins pédagogiques vont dégager des pistes considérables
pour une histoire stratifiée ouverte, indispensable partout sur la planète,
rappelant le passé local et nos grands mouvements mondiaux.
Mais peut-on pour cela continuer à survaloriser le texte comme
source (et comme outil pédagogique d’ailleurs) ? C’est impossible à Begram
comme à Mapungubwé. C’est absurde pour la guerre d’Algérie comme pour les Twin
Towers.
Le visuel : source
d’études parmi d’autres et matière d’une histoire générale nécessaire
Lors du colloque-bilan de 2006 que j’avais organisé avec Christian
Delporte Quelle est la place des images
en histoire ?, deux conclusions sont apparues nettement : les
images (ou le visuel pour adopter un terme plus général) sont des sources parmi
d’autres pour les historiens ; de même qu’il existe une histoire de l’art,
ou des histoires des arts, il est légitime et nécessaire de travailler
aujourd’hui sur une histoire général du visuel combinant la production artistique
et non-artistique.
Que le visuel soit une source indispensable, les préhistoriens,
historiens de l’Antiquité (Jean-Pierre Vernant, François Lissarague) ou du
Moyen-Age (Jacques Le Goff, Michel Pastoureau, Jean-Claude Schmitt) et des
périodes classiques (Daniel Roche ou Joël Cornette), l’ont intégré depuis
longtemps, d’autant que pour certaines périodes l’écrit manquait. Il n’en fut
pas de même pour des pionniers comme Michel Vovelle sur la mort ou la
Révolution française, Marc Ferro avec le cinéma, Maurice Agulhon et ses études
sur Marianne. Désormais, les barrières sont franchies. Christian Delporte est
passé du dessin de presse, à la presse et à la télévision. Antoine de Baecque a
étudié les caricatures de la Révolution française tout en développant ses
études sur le cinéma. Il y a longtemps que des historiens d’art comme Laurence
Bertrand Dorléac ou Philippe Dagen ont fait sauter les frontières entre
histoire et histoire de l’art.
Il est donc temps d’affirmer le second point : la nécessité d’une
histoire générale de la production visuelle humaine. Cette nécessité est
d’abord pédagogique. A l’ère d’Internet et des jeux vidéo, il n’est plus
possible de ne donner des repères aux enfants que sur l’art ou les arts. Ils
ont besoin de repères généraux au moment de la production, de la circulation et
de l’accumulation exponentielle des images. Tout se brouille avec la même
actualité sur écran, alors les enseignements doivent intégrer trois
dimensions : des méthodes d’analyse des images ; des repères en histoire
générale du visuel ; des initiations aux techniques et à l’acte créateur.
Nous vivons un basculement de civilisation et de générations. Il faut
promouvoir une prise de conscience complète. L’art, invention européenne à la
Renaissance, est une notion qui a proliféré au XXe siècle en faisant exploser
ses frontières. Frontières temporelles : il a absorbé les périodes
antérieures où s’opérait une « esthétisation de l’utile », selon les
termes de l’anthropologue Jacques Maquet. Frontières spatiales : l’art
européen s’est diffusé sur la planète ; les productions utilitaires
(masques, armes…) d’autres continents ont été présentées comme de
l’ « art », au risque d’accusations de néo-colonialisme ;
désormais, il existe un marché de l’art planétaire avec des artistes de toutes
origines. Frontières techniques : après que Marcel Duchamp ait présenté
des objets utilitaires comme œuvres d’art, la notion d’art s’est ouverte aux
« arts », land art, photographie, cinéma, vidéo…
Ce mouvement englobant dans lequel les frontières entre arts, arts
décoratifs, arts appliqués (quel sens en effet gardent les frontières, quand
« le regardeur fait l’œuvre » et les musées multiplient les
« installations » ?) est aussi un mouvement englobé. Si un
tableau constitue désormais un objet-image premier, unique, il est généralement
perçu grâce à des images secondes à l’ère de « sa reproductibilité
technique » (selon l’expression de Walter Benjamin) : photographie,
film, écran, carte postale, poster…
Pourtant, même avec ces extensions, les images dites artistiques sont
minoritaires par rapport à la production visuelle globale. Voilà pourquoi il
est devenu indispensable pédagogiquement de donner des repères en histoire
générale du visuel. Voilà pourquoi il est urgent d’insérer les études
d‘histoire de l’art ou des arts dans des études plus larges d’histoire du
visuel qui intègrent les spécificités du territoire artistique et la nécessité
aussi d’études très spécialisées et pointues sur ce territoire. Voilà pourquoi,
symboliquement, il serait temps de rebaptiser --en étendant ses missions—l’Institut
national d’histoire de l‘art (dont nous protestions déjà à l’origine, à
quelques historiens d’art, contre la dénomination) pour qu’il donne de l’allant
à l’élargissement des études nécessaires en devenant un Institut international
d’histoire du visuel.
Il faut prendre date. Cela ne sert à rien en effet de ressasser la notion
de « crise », qui est une couverture pour l’immobilisme et la cécité.
Les trois pistes d’avenir rapidement développées ici peuvent permettre de
secouer les conservatismes décalés de la réalité du terrain. Elles permettront alors
de conforter la discipline, de répondre aux nouvelles nécessités pédagogiques
et d’ouvrir à des champs indispensables de recherches. A circuler dans le
monde, je le constate : ce sont là de vraies attentes, partout. Il est
temps de sortir du repli sur soi et de la morosité.