Images ou arts ?
Je me sens bien seul. La question de l'enseignement d'une "histoire des arts" me fait bouillir. Pourquoi ? Après tout, c'est indéniablement un progrès. Qui s'élèverait contre le fait de montrer à notre jeunesse l'histoire des belles oeuvres réalisées sur notre continent européen ? Cette histoire est suffisamment riche et singulière pour avoir d'ailleurs influencé directement d'autres civilisations.
Les historiens de l'art sont heureux. Les historiens s'en moquent, quand leur souci est de trouver de l'iconographie qui "colle" aux cours. Les anthropologues, sémiologues, adeptes des "visual studies", continuent à mixer un peu tout dans leur shaker à idées, méprisant généralement chronologie et contexte --donc ils se tiennent avec mépris à l'écart de ce qu'ils considèrent comme un peu "studieux". Les spécialistes d'un support (photographie, cinéma, bande dessinée...) cultivent leur pré carré et n'ont aucune envie d'être mêlés aux autres. Le grand public (notion vague) s'en fout complètement, estimant qu'il est déjà très chic de parler d'"arts" en classe. Bref, aucune raison de s'émouvoir pour personne.
Pourtant, en quoi cette "histoire des arts" résoud-elle une des questions éducatives majeures de notre époque : le bombardement indifférencié --pour les jeunes ou les moins jeunes-- d'images de toutes les périodes, de tous les continents, sur tous supports, qui s'accumulent sur le même écran, avec le même effet d'actualité ? Comment pouvons-nous choisir si nous ne savons pas qualifier ces images, comprendre d'où elles viennent, pourquoi elles apparaissent ?
Déjà, la notion d'histoire des arts est très confuse. L'histoire de l'art a sa parfaite légitimité. C'est une notion apparue à la Renaissance en Italie, qui se propage (et revendique des sources dans le monde gréco-romain). Au XXe siècle, elle a un tel succès qu'elle annexe des civilisations qui n'ont aucun rapport (art khmer) ou même des objets industriels (l'urinoir de Marcel Duchamp). Ainsi, aujourd'hui, prudemment, parle-t-on d'"arts" avec un "s", ce qui permet d'englober qui la photographie, qui les arts décoratifs, qui les objets Senoufo ou de l'Egypte antique, qui les dessins d'enfants. Mais d'une part, il est choquant de plaquer une notion occidentale datée (si flatteuse soit-elle, comme le mot galvaudé de "chef-d'oeuvre") sur tout ce qui n'a absolument rien à voir, au risque de la plus grande confusion, d'autre part, où s'arrêter dans cet amalgame ?
Voilà pourquoi il est absolument nécessaire de livrer des repères concernant l'histoire générale de la production visuelle humaine, des premières traces aux jeux vidéos et à Internet. Cette histoire d'ensemble --et elle seule-- donne à toutes et tous la chronologie, la profondeur du temps et les différences dans l'espace avec tous les continents --alors que nos enfants sont souvent issus d'ailleurs de tous les continents et qu'Internet nous place dans un univers d'expression et de travail globalisé. Elle se complète par des initiations aux diverses techniques et par la compréhension des processus de création avec des créateurs. Enfin, à un âge plus avancé, l'explication des méthodes d'analyse d'images permet d'éclairer les futures citoyennes et les futures citoyens.
Voilà pourquoi, sur www.decryptimages.net, nous venons de travailler à la mise en évidence (avec animations) de 10 étapes fondamentales dans la production visuelle humaine, où l'art a bien sûr sa place légitime et essentielle. A chacune et chacun de s'en emparer, d'adapter, d'enrichir, d'accompagner. Cela permet en tout cas, dès le plus jeune âge, de sensibiliser à la différenciation dans ce que nous regardons. Se construire, c'est en effet d'abord disposer des connaissances générales qui permettent un choix. Sinon, même avec des savoirs spécialisés, nous devenons des consommateurs passifs et malléables.