Les vertus de l'ingratitude
Depuis plus de dix ans, j’aurais dû quitter le pays où je suis né. Donner des cours dans les universités américaines, par exemple, là où j’ai fait des conférences, ou me laisser tenter par les sirènes du Brésil, pays que j’apprécie tant et où j’ai monté un congrès mondial de musées en 2004. Mais, autant mes voyages sur tous les continents ont construit ma pensée, autant je suis malheureusement un casanier affectif.
De plus, étant peu courtisan et ayant toujours privilégié l’indépendance d’esprit, je l’ai payé cher –au sens propre. Mes amis me parlent --pas plus tard qu’hier-- de quarantenaires médiocres occupant des postes à 5000 euros par mois et j’hallucine. J’ai passé ma vie à travailler gratuitement, à aider bénévolement, à publier pour ne strictement rien toucher comme argent. Je rembourse désormais avec difficulté un prêt immobilier dans une ville (Paris) où la vie quotidienne est très chère. Bon, on ne va pas pleurer dans les chaumines, quand d’autres basculent dans la clochardisation. Mais c’est injuste et usant.
La formidable chance de tout cela est que cette situation me laisse totalement libre. Libre vis-à-vis de celles et ceux qui se trompent depuis 40 ans, virevoltent au gré des modes et nous rabâchent quelques idées marketing, pour garder le pouvoir et l’argent. Totalement libre politiquement, n’ayant jamais eu aucune carte et même indemne des médailles dont on vous plastronne à peine la sénilité arrive. De surcroît, n’émargeant à aucun média, je puis rester parfaitement indépendant dans mes analyses, sans entrer dans ces jeux pervers de haines-copinages qui n’ont jamais le fond comme mobile. Enfin, j’ai réussi à choisir les étapes de mon parcours : histoire contemporaine, cinéma, écologie. Et chacune fut une vraie immersion, permettant de bouger les lignes.
C’est bien sûr l’inverse de la technique actuelle : les pragmatiques adeptes du saut de puce professionnel et de l’imperméable (tout me glisse dessus, je me fous de là où je suis et de celles et ceux qui m’entourent, je m’occupe seulement de limiter les risques et de rebondir plus loin). C’est la nouvelle stratégie du TPMP : tout pour ma pomme. Idées, souci social, œuvre, aucun intérêt : ma carrière et mon confort. Les crises nivèlent et forment des esclaves dociles. Très français. On administre.
Je suis et resterai à l’inverse de tout cela. Il m’a fallu attendre et souffrir longtemps pour comprendre mon inadéquation avec l’époque. Désormais, mes proches n’en voient que des avantages : cette façon de penser différente, en prise avec le monde, ouverte, intéresse et correspond parfaitement aux sociétés de spectateurs-acteurs se développant sur notre planète multipolaire. La philosophie de la relativité, les humains pluriels, l’écologie critique, le dialogue micro-macro, sont des pensées du futur qui se construit : pluro-futuro. Mes 5 longs-métrages posent des questions actuelles dans des formes variées. Ce site Internet, les livres qui vont sortir avec ceux en ligne, constituent des façons de voir différentes du martèlement mainstream.
Oui, nous, les sidestreams, émergeons. Respirons. Et beaucoup nous envient. Des échos parviennent du monde entier. Les faits confirment les pressentiments. Alors, il va falloir, si je dure encore un peu, résister à un nouveau péril : la récupération. Beaucoup vont m’apprécier tout soudainement. Là où j’ai été rejeté, on m’accueillera. Postes et honneurs peuvent advenir, comme des hochets dangereux. Les idées seront volées sans vergogne.
Ainsi, en pataphysicien et en ami de Roland Topor, je rirai. L’ingratitude m’aura contraint à toujours innover, inventer, passer par des chemins de traverse. Cela fut commun aux temps passés. Cela est probablement encore plus en adéquation avec les temps à venir.